L’ordre Mélien

Publié le 2022-09-03 16:00:00

Si dans notre physique, le Temps et la Gravité semblent maîtres de l’infiniment grand, si l’énergie semble maîtresse de l’infiniment petit ; le « dialogue Mélien » lui, semble maître du social.

En effet, les différentes sociétés humaines étudiées dans l’Histoire semblent avoir été régies simplement et uniquement par le « dialogue Mélien » ; tout est rapport de force.

Cette antique leçon illustre nos rapports sociaux, d’un repas entre amis jusqu’à la géopolitique, et plus encore…

 

Un peu de contexte antique

Retour deux millénaires plus tôt, au sein du siècle de Périclès, vers 416 avant J.-C., en pleine guerre du Péloponnèse (431–404), opposant la cité dominante de Spart et celle d’Athènes, l’Athènes « des lumières ».

MélosIl existe en ces temps ancestraux, dans le sein sud-ouest de la Mer Égée, une petite île indépendante abritant une neutre colonie (d’origine Spartiate malgré tout), celle de Mélos. Ne souhaitant pas prendre parti dans la guerre, l’île espérait maintenir sa marginale liberté, entretenant ses vergers, commerçant et frappant monnaie…

Cette île, nommée contemporainement, Mélos ou Mílos, est en réalité celle de la célèbre Vénus de Milo, fameuse statut sans bras représentant la déesse Aphrodite et obsevable au musée du Louvre.

Hélas, son origine et sa situation géographique au proche orient de Spart, la confrontera au « kratos » athénien (divinité allégorique incarnant le Pouvoir et la Puissance).

Maîtresse des mers en cette antique période, toute la mer Égée est sous influence athénienne ; l’île de Mélos sera donc naturellement mise sous tutelle (soumission et versement de tributs). Cependant, affirmant leur indépendance, les Méliens feront appel au sens de la justice et proposèrent même leur amitié, mais les athéniens n’avaient cure de l’amitié d’un plus faible. Ils considéraient une telle amitié comme une preuve de faiblesse.

Athènes qui par l’inéluctable enchaînement de causes et d’effets, notamment suite à sa précédente victoire durant les guerres médiques (490-480), et constatant son hégémonie grecque grandissante, perçoit son évolution politique comme une domination naturelle à partir du moment où elle est la plus forte. Le rationalisme ayant le vent en poupe en cette période, l’idée de justice sociale lui semble inexistante, car l’idée même de justice n’est pas absolue, ce n’est qu’une convention (toujours d’actualité aujourd’hui, la justice diffère selon sa situation géographique).

Ainsi, le refus Mélien de la servitude et Athènes se sachant plus fort, le siège de l’île sera mis en place durant plus de six mois. Viendra la purge des hommes capables de prendre une arme, la mise en esclavage des femmes et enfants, in fine la colonisation…

De ce rapport de force antique entre Athéniens et Méliens, naîtra un élément de langage, un concept, celui du « dialogue Méliens », décrit par le politique et historien athénien, contemporain de cette guerre, Thucydide, via Histoire de la guerre du Péloponnèse. Ce « dialogue Méliens » sera observable partout sur le globe et dans sa complétude historique. Thucydide l’avait déjà bien compris, bien que d’authenticité douteuse, on lui attribue malgré tout cette maxime dont l’écho résonne encore au diapason aujourd’hui :

L’histoire est un perpétuel recommencement 

-Thucydide, ?

En un mot, le « dialogue Mélien » est rien d’autre que le 1er exemple documenté (d’une longue série) d’un simple rapport de force entre deux sociétés. Ce concept sera l’essence du langage entre les civilisations, pour qui le dernier mot est obtenue par la plus forte. En présence de la force, la persuasion est inutile…

L’Histoire est façonnée par les peuples belliqueux et la nécessité l’emportera toujours sur l’idée de justice. Tant qu’il y aura des sociétés et des frontières, contre la servitude, un état se devra d’être souverain et craint. La crainte étant le fondement de la domination, voici un cycle inextricable résonnant avec la pensé de Thucydide.

 

Un peu de contexte contemporain

Mon contemporain est un enfant du 20ᵉ ou du 21ᵉ siècle. Force est de constater, si j’en crois l’Histoire humaine relatée jusqu’à moi, une multitude de « dialogues Méliens » au cours du temps passé. Le plus emblématique, l’Angleterre et l’Allemagne, débouchant sur les deux guerres mondiales et in fine… la bombe atomique.

Le concept de « dialogue Mélien » est-il toujours pertinent ?

Malgré nos quelques millénaires d’Histoire, et parce que rien n’est jamais acquis, je m’interroge tout de même sur ce concept de « dialogue Mélien » aujourd’hui, durant la période qu’est mon Histoire à moi, plus jeune génération post chute du Mur de Berlin.

Quel exemple remarquable que cette rivalité de 1985 entre les deux mastodontes idéologiques aux puissances jamais confrontées, l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques (URSS) et les États-Unis d’Amérique ou USA. Suite à l’exemple académique de « dialogue Mélien » qu’est la seconde guerre mondiale, est né un « dialogue froid » entre le communisme et le capitalisme, un concept nommé « La Guerre froide » ; puis un autre encore, la guerre par procuration dit « guerre par proxy »). Un monde bipolaire dans lequel, l’antique rapport de force « Grec », devient ambiguë, monstrueux, démesuré et qui, par une folle course à l’armement, dévoile un curieux « équilibre » mondiale. Équilibre qui, dans les esprits de tous, sera un durable sentiment de l’éphémère.

Effectivement, l’URSS s’effondre dans cette course, le rapport de force a basculé, mais sans confrontation directe. Avec la chute en 1989 d’un symbole et non d’un peuple, la suprématie parait comme tacite. Bien qu’en 1991, l’empire russe s’effrite avec « l’Initiative de Défense Stratégique (IDS) » américaine et son bouclier spatiale anti-missiles nucléaires, voyant tous les pays satellites de l’URSS signer leur indépendance, sonnant ainsi le glas des régimes communistes. Finalement, c’est bien le chef du régime soviétique, Mikhaïl Gorbatchev, qui en signant sa démission, un symbole, met un terme à ce rapport de force « ténébreux ».

La guerre froide répond-elle au concept de « dialogue Mélien » ?

Selon moi, avec la chute de l’URSS, ce très vieux concept a très largement évolué et me semble dissonant à mon époque. La dissuasion nucléaire censure le dialogue, il devient indirect et multiple, c’est une lutte des idéaux, une suprématie par la ruse, par la terreur d’inhumaines forces, non palpables et insurmontables. Cela me parait déraisonnable de parler encore de dialogue. Le dialogue, devient Les « dialogues Méliens », intriqués dans l’espace et dans le temps. Il me parait donc réaliste de parler plus largement « d’ordre Mélien » et cela pour les derniers temps de notre civilisation…

D’autant plus vrai, qu’avec la suprématie américaine, viens alors le libéralisme économique. Ce dernier mystifiant les vielles « élites » et nouvelles « élites » discounts d’un vieux continent, l’Europe, rend possible l’hérésie d’une phrase comme : la globalisation des états !

Les termes alliés et ennemis ont disparu du dialogue, tous sont devenus des « partenaires économiques » et « concurrents ».

Que ce soit entre les USA et l’URSS, la Russie et l’Ukraine, entre chacun des partenaires européens, ou encore « The Big One », les USA et la Chine ; Tous les états, avec lunette rose ou non, sont soumis à « l’ordre Mélien » !

Cependant, cette étrangeté contemporaine qu’est l’interdépendance d’états ultra-communicants, m’interpelle en tous points. Soucieux de leur patrie, leur territoire et prêchant le partenariat mondialisé sur base de croissance infinie au sein d’un écosystème limité lui, dans l’espace et dans le temps, est tout à fait absurde, déraisonnable, insensé, hypocrite et malhonnête.

Ce triste maelstrom semble malgré tout tenir un certain équilibre, mais pour combien de temps ?

Le plus grand équilibre en place en de cette première moitié du 21ᵉ siècle est sans aucun doute, celui joué par les USA et la Chine. Malgré de nombreux conflits régionaux à travers le monde, ce sont finalement que des proxy menés sur rapport de force les mêmes mastodontes idéologiques. Cependant, si la Russie est toujours impliquée, ce n’est plus le « diplomate officiel » du Communisme, la Chine a repris le flambeau avec une détermination jamais observée.

La vielle Chine communiste, se sachant naturellement vouée à dominer le globe, démographiquement parlant, a longtemps gardée sa place dans son coin. Exigeante et discrète, jamais agressive, jusqu’à aujourd’hui !

La jeune Amérique capitaliste, légitimise sa stature, dans une détermination économique survitaminée. Rappelons-nous en 92, encore cette année-là décidément, un certain Président américain déclaré :

The American way of life is not up for negotiations. Period. - 1992 - POTUS George Bush (père donc) - Rio - Conférence des Nations unies sur le développement durable (CNUDD).

Si le mode de vie américain n’était pas négociable en 92 et que cela peut sembler lointain, Biden avait déjà fait campagne pour la présidentielle à cette période. Force est de constater que malgré un bruyant Al Gore vice POTUS, depuis la guirlande Kennedy, Reagan, Clinton, Bush Junior, Obama, Trump, puis Biden, rien n’a vraiment changé.

Toutes deux luttant avec agressivité, hypocrisie et mesquinerie souhaitent faire pencher la balance en leur faveur. Cet équilibre sera, selon moi, le dernier de nos sociétés, pour la simple raison que la dualité de l’équilibre n’est plus.

Un peu d’équilibre

Ami funambule, tu n’es pas sans savoir que le meilleur équilibre n’est pas dual, ni même un quatuor, mais un parfait trio ; le tabouret sera toujours plus stable que la meilleure des chaises !

Si le « dialogue Mélien » s’installe entre deux interlocuteurs, il n’en faut pas négliger pour autant l’environnement dans lequel s’installe le dialogue. L’échange en soit, dépend systématiquement d’un média environnant, l’air pour la parole, l’eau pour un sous-marin, l’électricité ou la lumière pour cette page web… Ce média peut être transformé, altéré, écouté, dérouté, crypté, dégradé... mais là n'est pas le sujet.

En réalité, il y a toujours eux trois entités présentes dans « dialogue Mélien », dont le média était jusqu’alors négligeable, ou plutôt au service des deux autres entités. Cependant, dans le cas des mastodontes USA vs China, les belligérants sont de gigantesques nations utilisant tous les médias disponibles, absorbant tout autour d’eux, siphonnant tout en dessous d’eux et parasitant tout au-dessus d’eux.

Certes ce dialogue sonne une fois encore et toujours comme celui des Grecs antiques, mais il est d’un tout autre ordre de grandeur, d’un autre degré, bien plus conséquent sur tous les plans (espace, temps, matériel, sociale). Nos sociétés ont atteint des limites de soutenabilité environnementale qui ne pourront perdurer. Face à de telles échelles, le média devient notre planète Terre elle-même. Peu importe la force de nos sociétés, elles sont inéluctablement soumises à la physique et donc à notre planète Terre. Deux scénarios possibles dans un rapport Mélien classique, ici :

  1. Les USA dominant deviennent dominés par la Chine. Ce qui mènera à la guerre (comme dans le cas Sparte voyant monter la puissance d’Athènes)

  2. La Chine s’effondre d’elle-même par le peuple (comme l’URSS).

Du fait de l’ampleur de cet équilibre, d’autres scénarios pourraient bien voir le jour. La Terre pourrait bien faire la différence par KO technique de tous les interlocuteurs. Coupons d’emblée l’espoir extraterrestre/technologique, il est inimaginable d’arracher à la gravité terrestre, une masse de 10 milliards d’humains dans le but de coloniser on ne sait quelle orbite ou planète environnante. Il semble déraisonnable de surestimer nos sociétés face à leur incapacité à la sobriété, à leur incompétence grandissante de paire avec la complexité d’une course infernale à la globalisation. Plus raisonnable étant d’estimer chacun d’entre nous avec cette sobriété, simplifier nos vies (pas à la paresse), simplifions la globalisation si nous sommes incapables de la comprendre ; il est désormais urgent de ralentir. Telle la réaction en chaîne de la fission nucléaire de nos précieuses centrales (encore un savant rapport de force), si l’équilibre est rompu, l’emballement du cœur sombre, inarrêtable dans l’abîme.

Quelle sera la chute de ce dernier drame Mélien, avec les USA dans le rôle de Sparte, la Chine dans celui d’Athènes et, in fine, la Terre en guise d’île de Mélos ?

Comme tout drame, elle se doit d'être violente et brutale.

 

L’enjeu de chacun

Si l’« ordre Mélien » dirige bel et bien nos sociétés mais que l’Homme fait société, régit-il l’homme ? Quel comportement adopter ? Fataliste ou rebel, F. Nietzsche (1844-1900) et sa volonté de puissance tient certainement un bout de réponse si ce n’est pas La réponse !

L’univers lui-même semble être réduit à une lutte infinie maintenant les rapports de force dans un subtil équilibre, et pourtant, du vacillant équilibre découle la destruction créatrice… Peut-être alors, la réponse se trouve du côté de l’économiste J. Schumpeter (1883-1950) !

 

Sources